La salle était pleine à craquer, on était limite trente. Voici donc, en exclusivité pour Boulette, ma critique de…
« Un grand bal de cinglés ». Voici comment l’une des protagonistes du film, une jeune femme de 22 ans s’étant laissée embarquer dans un improbable reportage sur d’éventuelles preuves de visites extraterrestres, résume l’aventure, l’expérience, le long-métrage.
Des rêveurs marginaux, des hurluberlus égarés, des profiteurs à la petite semaine, ou encore des acolytes alcooliques, il n’y a que de ça, dans l’étrangement nommé Journey to the West, plus savoureusement baptisé « L’équipe rédactionnelle de L’exploration du cosmos », en mandarin.
On y suit en effet les pérégrinations vers l’ouest du Dr. Tang, rédacteur en chef d’un magazine d’ufologie sur le déclin, scientifique autodidacte, quinqua rêveur et spartiate, qui prend la neige des téléviseurs cathodiques mal réglés pour le lointain signal radio de déplacements dans le cosmos, voire du Big Bang. A ses côtés, une secrétaire de rédaction marâtre lassée de ses coûteuses et vaines lubbies ; un technicien météo plus porté sur les canettes de bières que les navettes d’E.T. ; une étudiante prise dans l’engrenage de son propre témoignage bancal ; un idiot du village qui ne se déplace qu’avec une marmite sur la tête.
C’est donc une relecture contemporaine, métaphysique et largement décalée du célèbre roman Le voyage vers l’ouest. Enfin, ça le devient, car le premier tiers du film, un peu longuet, présente surtout en longueur le Dr. Tang Zhijun et son quotidien d’ufologue sans succès. J’ignore quelles ont été les références, mais par la mise en scène - caméra épaule, jump cut, zooms sur les visages et entretiens facecam avec les personnages - le dispositif fait très fortement penser aux sitcoms anglosaxonnes des années 2000, The Office, The Arrested Development, et Modern Family. Journey to the West partage avec les deux premières une certaine délectation pour les personnages de ratés un peu pathétiques, un peu drôles et attachants, dont la vie n’est faite que de mésaventures, dont on culpabilise presque de rire.
A l’image de la scène prégénérique. A la recherche désespérée d’un sponsor pour sauver financièrement le magazine, son associée Qin Cairong réussit à dégoter un entretien avec de possibles mécènes. Passionnés d’astronomie, ces derniers amènent à la rédaction un scaphandre de taïkonaute, que pour faire bonne figure, Tang Zhijun est autoritairement sommé d’essayer. Mais la combinaison date d’une autre époque, elle est mal ventilée, impossible à rouvrir ; bientôt, le journaliste ufologue se retrouve au bord de la suffocation, et il faut faire venir le samu chinois, puis les pompiers, pour procéder à son évacuation en urgence, par grue, tandis que la caméra le regarde en contre-plongée, Buzz l’éclair raté et inerte, tandis que sous l’œil de badauds curieux, l’hymne à la joie s’élève. On est dans l’anti-film de science-fiction : c’est du cinéma qui n’offre pas du fantastique mais se rit des rêveurs égarés.
Je ne cache pas avoir difficilement refréné quelques bâillements durant le premier tiers du film : la scène d’intro suffisait à exposer le personnage principal et sa puissance pathético-comique, mais le long-métrage la décline assez longuement, sur sa sexualité, son alimentation, sa fréquentation d’un asile. C’est parfois drôle - la séquence sur la TV -, souvent gênant. On m’avait vendu du Monthy Python, j’ai parfois eu l’impression de voir du Ken Loach. Au moins le procédé réussit-il quelque chose : on finit par espérer que quelque chose d’un peu positif lui arrive.
Et puis, après une très grosse trentaine de minutes, enfin, il part à l’aventure. C’est là que le film promis par le titre anglais commence enfin véritablement : le voyage vers l’ouest de la Chine. Le motif sera une série de reportages sur des témoignages ufologiques plus ou moins crédibles. Souvent moins que plus : le film se fait un malin plaisir à ne laisser aucun doute aux Silvano Trotta égarés dans la salle. 99 % des phénomènes extraordinaires finissent par être expliqués par la science, constatera dépité le professeur Tang ; ici, un objet volant qui s’avèrera être une sonde météorologique ; là un objet lumineux au loin, une publicité pour le centre commercial. C’est tout le paradoxe d’un film qui a de la tendresse pour les marginaux, mais pas de pitié pour la crédulité.
Malgré tout, quelque chose d’un peu merveilleux se passe. Cela tient d’abord au registre du voyage, aux paysages minéraux gris et sans âme de Pékin qui s’éloignent, pour être peu à peu remplacés par ceux de la Chine rurale des rizières, puis des montagnes brumeuses. L’atmosphère se fait naturellement plus brumeuse. Et puis, le registre du film évolue peu à peu. De la comédie de bureau pathétique à la The Office, elle glisse très progressivement vers le semi-fantastique, le récit de légendes et le cinéma d’ambiguités. Celui où le septième art résiste souvent rarement à sa propre puissance, celle de savoir faire croire à la magie, juste avec quelques astuces artisanales dont il a le secret, un mouvement de caméra, un hors champ, une ellipse, qui témoignent autant, côté faiseur, du plaisir de raconter que côté spectateurs, de l’envie de croire.
D’une manière générale, tout ici relève de l’aspiration au merveilleux. On ne croisera aucun Mulder, aucun Icke, aucun ufologue à la rétine noircie par la certitude du mensonge. Les personnages n’évoquent jamais de complot, le professeur Tang parle du contact du troisième type comme une certitude, un horizon. C’est l’héritier de la science-fiction des années 1970, du new age, quand les extra-terrestres paraissaient forcément devant nous, comme une promesse plus ou moins claire, plus ou moins imminente, et qu’avec leur rencontre adviendrait une vérité, un sens.
C’est là sans doute que Journey to the West* m’a paru le plus beau beau. Dans ces courts détours où il se donne soudain la peine de donner à ces rêveurs égarés l’épaisseur d’une histoire, d’une motivation, d’une douleur. Pour l’un, ce sera le suicide de sa fille, qui cherchait un sens à sa vie, qu’il n’a su lui donner, et espère trouver ailleurs, de la voix d’une entité supérieure. Pour l’autre, c’est le récit d’une déchirure familiale. Elle était persuadée de voir une lueur extraterrestre par sa fenêtre. Son père lui a apporté un jour des jumelles, pour qu’elle comprenne ce qu’elle voyait vraiment. Elle a compris son erreur. Un jour, ses parents ont divorcé. Elle est restée avec sa mère, n’a plus jamais revu son père. Il est parti avec les extraterrestres, lui a-t-elle expliqué, menteuse. « Il est parti avec les extraterrestres », soupire-t-elle incrédule, et le sens de sa quête prend soudain une autre couleur.
Au final, derrière une thématique inhabituelle, quasi anachronique, c’est un film plus classique qu’il n’y paraît, une succession de sketchs doux-dingues qui se transforme peu à peu en histoire de quête de sens. C’est souvent drôle, et même assez hilarant, assez habilement construit, d’abord un peu glauque et pitoyable, puis de plus en plus aérien, de plus en plus poétique. Il en reste une comédie douce-amère, tantôt loufoque, tantôt mélancolique. Je crois qu’au final, elle m’évoque surtout la série After Life, de Ricky Gervais. Elle n’en a bien sûr pas du tout le cadre, mais de manière moins assumée, un peu la démarche, et surtout la saveur.
Ce n’est pas parfait. Comme je l’ai dit, j’ai trouvé le long-métrage un peu trop long à vraiment démarrer. J’aurais également beaucoup d’objections sur l’usage tardif de CGU : je pense sincèrement que c’est une faute de goût absolument fatal qu’au moment où une œuvre me demande soudain de croire enfin à quelque chose, elle s’y emploie en recourant aux techniques les plus artificielles, les moins crédibles qui soient, alors qu’elle avait si longtemps habilement joué sur les ficelles traditionnelles du cinéma et son art de la suggestion.
Mais j’en garde de très belles images, de très belles scènes, de beaux fous rires, aussi, et une assez furieuse envie d’aller faire de la rando dans le Sichuan.