Je dois vous raconter mon expérience d’hier soir tant elle était « Boulette compatible ».
J’étais au dîner donné par les Macron aux partenaires culturels japonais. Outre quelques pique-assiette dans la catégorie « jeune entrepreneur qui en veut », il y avait les huiles prévisibles de la délégation française (ambassadrice, ministre de la culture, président de l’Inalco, directrice du musée Guimet, pdg de Glénat et de Média-Participations etc.), et un casting sympa côté japonais: le rédac-chef de Shônen Sunday, le pdg de Kôdansha, Eiko Tanaka (directrice du Studio 4°c, productrice sur Totoro, Kiki, Memories etc), Masa’aki Yuasa (le réal de Mind Game, Devilman Crybaby etc), Kazuhiko Torishima (=Mashirito) et Rumiko Takahashi, ainsi que Rie Kudan, une jeune romancière qui a fait le buzz récemment en expliquant avoir utilisé l’IA pour l’aider à écrire un de ses romans, un peu prise dans les phares la pauvre.
La soirée a bien commencé puisque j’avais pressenti le gap dans la notion de ponctualité entre les invités japonais et la délégation FR : arrivé assez tôt pour faire le joint, j’en ai profité pour discuter avec Torishima et Takahashi, qui m’a gentiment fait un petit dessin pour madame. On s’est mis tous les trois à une table dans un coin et c’était marrant d’écouter le Mashirito commenter le travail de l’artiste « ah ouais tu fais comme ça le col mao, ah là là on sent l’expérience ». Je la remercie en disant qu’avec ça je vais échapper au rouleau à pâtisserie en rentrant à la maison, et il enchaîne « tu rigoles? avec ça tu te mets bien pendant au moins deux-trois mois mon cochon! ». Je ne connaissais pas le personnage mais c’est effectivement un sacré bateleur conforme à sa légende, qui a passé la soirée à faire son numéro de camelot à Macron pour vendre les mangaka japonais.
À table j’étais à côté de Yuasa avec qui on a un peu discuté de son projet d’adaptation d’un roman de Yoshimoto Banana (sortie prévue cette année mais retard probable), et échangé avec Takahashi sur les outils numériques (comme prévisible, elle est 100% papier/crayon alors que lui est au taquet là-dessus).
Les Français commencent à arriver, Yuasa les regarde goguenard tenter divers degrés de courbette, me fait remarquer avec une pointe de regret que « les choses ont bien changé depuis le bon vieux temps où ils venaient te serrer dans les bras à la première occasion ».
Macron arrive, fait son tour de table et se voit offrir un cellulo de Porco signé par Miyazaki, « qui n’a pas pu venir pour raisons de santé mais qui a tenu à lui offrir ça en hommage à son discours de désescalade sur la guerre en Iran ». Je ne sais pas si Miyazaki a vraiment saisi les positions de Macron, ni si ce dernier a capté qu’un cellulo n’était pas un dessin original mais il était ravi. Yuasa me fait « merde, j’aurais dû lui apporter un truc ! Si j’avais pas été prévenu 2 jours avant aussi… » : CQFD.
Le dîner commence. Macron explique qu’il est là pour parler pop-culture, collaboration bilatérale sur les projets et les problèmes type piratage, et lance la « conversation » là-dessus. Évidemment, à cause de la traduction, c’est toujours des formats un peu figés: il désigne une personne et l’interpelle sur un sujet, et ensuite une autre pour enchaîner etc. Et parfois des volontaires se déclarent pour intervenir.
Ça commence de manière assez classique avec un point sur le piratage côté éditeurs français et japonais, Macron prend quelques notes notamment quand le PDG de Kôdansha rappelle que désormais, plus des 3/4 des ventes de manga au Japon se font sur les formats dématérialisés (90% du total des publications numériques vendues dans le pays sont du manga). Puis ça bascule un peu dans l’irrationnel quand on commence à parler des œuvres, qu’on passe de Stink Bomb (Tanaka en profite pour lui filer un t-shirt floqué MEMORIES) aux animés de la secte Aum, Akira et Ken le survivant… pour finir sur un kaméhaméha de Macron avec Mashirito et Brigitte Lecordier (qui me disait galérer depuis la fin de la grande époque pour trouver du taf, « trop identifiée à Goku » : seuls les Japonais daigneraient encore l’embaucher).
J’ai apprécié la courte intervention de Rumiko Takahashi en cloture, qui rappelle que les mangas sont un loisir d’enfants, qu’ils doivent pouvoir acheter avec leur argent de poche, et regrette la hausse des prix des volumes devant les éditeurs japonais et français dans leurs petits souliers. Une mamie adorable comme on aimerait tous en avoir une.
Par devoir de réserve, je ne m’étends pas sur certains points de la rencontre et de son organisation, et pour les mêmes raisons, il a fallu serrer les dents à certains moments, notamment durant le récap’ de l’expo manga au musée Guimet, ou quand des éditeurs connus pour leur pingrerie à l’égard des traducteurs pro font l’éloge de leur travail pour condamner les scantrads… mais c’est là que la petite romancière a eu son heure de gloire en expliquant qu’elle avait grandi en lisant un max d’éditions pirates et que sans ça elle ne serait peut-être pas devenue écrivaine. J’ai trouvé ça bien couillu de sa part en conclusion des discours martiaux des éditeurs et du dirlo de l’Arcom ! Bon elle s’est évitée l’incident diplomatique en offrant la VF de son roman à Macron et en précisant « qu’il contenait des citations de son Roland Barthes adoré » (sans toutefois préciser si elles lui avaient été soufflées par Claude™).
Voilà pour le débrief de cette expérience un peu lunaire mais instructive. Je compte sur le caractère confidentiel de Boulette et la mansuétude de la DGSI ^^
[edit 02/04/26: ajouté quelques précisions]