J’ai eu ces derniers jours deux discussions passionnantes, l’une sur le film Goodfellas / Les Affranchis (1990) et l’autre sur quelle fut « la meilleure année du Japon » avant la chute – sans critère précis mais on s’est disputé pour choisir une année exacte sur le créneau 1985 à 1988. Je militais personnellement pour 1987 et la Yume Kōjō Expo.
Croisement des flux de conscience, je tombe sur ce final d’un concert d’Eric Clapton avec son tube Layla, à Tokyo en 1988. La scène est improbable : Clapton est accompagné par…
Guitar: Mark Knopfler (!!!)
Bass: Nathan East
Drums: Steve Ferrone
Vocals: Tessa Niles, Tracy Ackermann
Keyboards: Alan Clark (!!!), Elton John (!!!)
Percussion: Ray Cooper
Pas étonnant qu’un mec de sa carrure soit accompagné par le batteur d’Average White Band et de Mickael Jackson (un petit jeune qui perçait à l’époque), et un bassiste légendaire (honoré par Daft Punk sur Random Access Memories). Mais qu’est-ce qu’Elton John et Dire Straits faisaient là, à Tokyo, pour reprendre avec Clapton, de leurs huit mains, le plus célèbre (à partir de 6m16s ci-dessous) duo de guitare et piano du rock & roll ?
Cette belle image m’a (tardivement) convaincu que 1988 était peut-être la bonne réponse : ce Live improbable devant une foule insouciante et encore dopée par le miracle de la bulle économique est sans doute l’équivalent du passage de Layla dans Goodfellas – si vous n’avez pas vu le film, c’est un montage musical iconique qui sépare la moitié du film où tout allait bien et celle où tout part en couille pour les trois protagonistes (c’est aussi le title drop du film dans le film).
Ci-dessous, un chouette témoignage de l’ingé-son Jim Dowd, responsable du mix de cette chanson foutraque conçue sous une montagne de drogues.
Du coup, je cherchais « le meilleur final de Layla » (appelé au choix Coda ou Piano Exit par les fans). Pas trop satisfait du pompeux concert philharmonique au Royal Albert Hall (1991). J’aime bien cette version beaucoup plus simple et proche de l’originale, jouée en 1986 à Montreux, avec Phil Collins à la batterie.
Je suis également tombé sur cette reprise délirante de Derek Trucks en 1993 – il n’avait alors que treize ans.
Trucks est désormais un des guitaristes de concert les plus réputés et a repris Layla aux côtés de Clapton en 2007. Ma préférée est finalement cette autre version de 1988, jouée là encore au Royal Albert Hall mais dans un format un poil plus conventionnel, et réunissant les mêmes larrons qu’à Tokyo et Montreux : Knopfler et Clark de Dire Straits, Elton John en back up clavier, et même discrètement Phil Collins en back up batteries. Zinzin, sans même parler des fringues.
Personnellement, j’avais découvert Layla avec sa reprise en ballade acoustique qui avait fait un carton en 1992, et j’ai mis du temps à joindre les deux bouts entre cette chanson un poil lancinante, atrophiée de ses riffs et de son final au piano, avec le passage de Goodfellas (qui utilise juste le final), film qu’on avait loupé à l’époque de sa sortie parce qu’échaudés par la déception du Parrain III (je réalise maintenant que ma mère n’avait vraiment rien à battre des recommandations d’âge pour les visionnages de films). Je n’ai découvert Goodfellas qu’au milieu des années 90, post-Pulp Fiction.
Le mythe autour de la chanson est bien connu : c’est un morceau tragique dédié à la femme de son pote George Harrisson, Pattie Boyd, dont Clapton était fou amoureux (de Pattie, pas de George) et qu’il finira par épouser quelques années plus tard (toujours Pattie, hein). Je ne savais pas avant ce post, par contre, qu’on doit le mémorable riff de guitare simulant une chialade à Duane Allman, le co-fondateur des Allman Brothers, qui avait décidé de collaborer avec Clapton et son groupe Derek & The Dominoes sur l’album Layla mais est mort d’un accident de moto avant la sortie de l’album. Et le solo de piano qui tourmente le morceau à mi-parcours est attribué au batteur de Derek & the Dominoes, Jim Gordon, mais la légende veut qu’il l’aurait en fait mesquinement chourré à sa copine de l’époque, Rita Coolidge (!).
Bien aimé cette longue discussion sur l’histoire et la structure de la chanson.