De rouille et d’os (2012)

Je suis dans les temps, je n’ai que dix ans de retard. Surtout, mieux vaut tard que jamais : j’avais un peu délibérément snobé cet Audiard, que j’adore pourtant, à la fois refroidi par la présence au casting de la parfois irritante Marion Cotillard et, aussi, pour son pitch un peu curieux de femme qui apprend à vivre après avoir été à 10 % dévorée par un orque.
Je fais amende honorable : c’est magistral. Cotillard joue superbement juste, pleine d’amertume, de doutes et de fierté ; Matthias Schoenaerts tient le film entier dans sa poche, avec son rôle de tendre loubard mutique et profiteur, d’une minéralité qui éclabousse l’écran ; cela va sans dire, la photo est dingue, granuleuse, charnelle et rugueuse à la fois. Le film lui-même est tour à tour planant, drôle, touchant, toujours pudique, parfois d’une férocité verbale et physique inouïe, sans jamais se départir de son cadre un peu cracra de France des docks et du Macumba. Et c’est toute sa force : Audiard excelle à valoriser le médiocre et sublimer le banal ; jusqu’à faire passer des déclarations d’amour que l’on pensait impossible en un simple plan sur une station-service. C’est dingue de savoir aussi bien écrire des dialogues, de savoir mettre dans la bouche d’un antihéros si avare en phrases des maladresses aussi naturelles et touchantes.
Du coup, ça me coûte de faire remarquer qu’il y a plusieurs faux raccords, que @Onosendai ne pourra décemment jamais cautionner : chaque fois que Matthias Schoenaerts est filmé en train de participer à des combats de rue façon MMA 1/ il n’est jamais en sueur après 2/ il n’y a aucune cohérence dans les hématomes d’un plan à l’autre.
Bref, je le conseille à tous sauf à Ono.
Drunk (2020)
Ma malédiction est de ne pas pouvoir regarder un film ou une série sans les associer automatiquement à d’autres, et là, je vois bien que ça a buggué dans ma tête quand j’ai commencé à me représenter un mashup du Cercle des poètes disparus, du Cœur des hommes et de Human Traffic.
Le petit pain brioché : Martin, un prof d’histoire objectivement très chiant, se rend compte lors d’un dîner pour les 40 ans d’un de ses amis profs qu’il est vraiment, objectivement, très chiant, ce qui semble d’autant plus le tracasser que ça n’a pas toujours été le cas, et que maintenant qu’il y pense, c’est vrai que sa vie est nulle, que sa femme ne le regarde plus et d’ailleurs lui non plus. Heureusement, ces intellos de province danois ont une idée de génie, ou en tout cas de sa bouteille : mettre en pratique la thèse du psychiatre norvégien Finn Skårderud, selon qui l’homme serait né avec un manque de 0,50 grammes d’alcool dans le sang (spoil : ledit Finn Skårderud, probablement pas ravi de passer à la postérité pour une hot take pas très recommandable, a démenti).
Concrètement, cette bande de quadra se lance le défi de devenir à la fois de meilleurs professeurs et de meilleures connaissances en picolant en douce chaque jour au lycée, en veillant à être en permanence à 0,5 g/l chaque jour de 8h à 20h (ensuite, ils arrêtent, comme Hemingway). Et bien sûr, how things could go wrong.
Le film est aussi téléphoné qu’une soirée avec plus de bouteilles que de convives. On connaît déjà tous les étapes, on les a déjà toutes affrontées une à une, si bien qu’on suit le film en étant franchement à la place de Sam le conducteur.
Au-delà du titre-choc et du concept un peu provocateur, il faut mettre au crédit de Drunk de ne pas être un simple Very Bad Trip viking pour quadras, dans la mesure où 1/ du nectar des dieux il ne parle pas que d’ivresse, et toute une partie tourne surtout autour de la douce et fragile euphorie du deuxième verre 2/ derrière les verres (en l’occurrence les gourdes) qui se vident, il raconte aussi quelque chose de la crise de la quarantaine, des premiers grisons et des corps hier si conquérants qui mollement s’engourdissent, des amours fatiguées - tu avais perdu le goût de l’eau et moi celui de la conquête - des couples qui ploient sous le sinistre fatras du train-train quotidien, des couches, des enfants et des courses avant que ça ferme.
C’est un film qui systématiquement fait un peu l’effet contraire de ce qu’il montre : le quotidien y donne envie de boire, mais la boisson y donne envie de quotidien. Parfois les personnes secondaires flottent un peu, tout comme les élèves, un peu nunuches, et bien trop ouvertement alcooliques, même pour des Danois ; Mads Mikkelsen est parfait en vieux beau apathique et pâteux, qui semble ne même plus se souvenir quand est-ce qu’il s’est éteint et comment faire pour se réveiller.
Au final, le film est un bon compagnon de soirée, très voire trop familier pour surprendre, le genre de type qui fait rire avant minuit, avant qu’on ne commence à s’inquiéter pour lui, mais c’était tellement prévisible. La scène finale est je pense assez symptômatique d’un film qui ne pouvait pas se finir, et qui donc fait n’importe quoi, mais là encore, c’était pas comme si on s’y attendait pas.
Tic & Tac Rangers du risque: le film (2022)
Mid-life crisis toujours, j’ai mis mes menaces à exécutions, et encouragé par vos détestations, me suis infligé cet étonnant suppositoire cinématographique multigoût.
Bon, j’ai déjà commencé par me convaincre qu’il fallait que je parvienne à le défendre, et j’ai tenu cinq minutes avant de lâcher le film : on ne peut pas sauver quelqu’un qui ne veut pas l’être. En 2022, un film d’animation qui met en scène « Ugly Sonic » et l’Uncanney valley, il se fout d’être bon ou mauvais, il veut juste sincèrement être détesté, au point d’aller chercher tous les totems fétichistes du dégoût, et je pense qu’il faut respecter ça. Ce Tic & Tac est trop méta, trop référentiel, trop bizarre, trop gênant, et c’est une indéniable réussite, vu que c’est manifestement son principal objectif. D’ailleurs, j’adorerais être un petit écureuil une petite souris et pouvoir voyager dans le temps pour assister à la conversation durant laquelle Bob Iger s’est dit fuck that, je lâche les rennes de la boîte dans quelques semaines, on n’a qu’à fusionner ce projet maudit de reboot de Chip’n’Dale avec ce manuscrit pour un long-métrage maison qui ferait concurrence à Ready Player One tout en mettant en avant nos IP maison, ça ressemblera probablement à rien, mais c’est Bob Chapek qui gèrera, yolo.
Les dix premières minutes du film sont vraiment incroyables, c’est absolument impossible de savoir à qui ça s’adresse, à part très probablement à « personne ». L’origin story de l’amitié de Tic & Tac dans une école à la Roger Rabbit, sur fond de harcèlement scolaire, sérieusement ? Un mélange de prises réelles, de 2D, d’images de synthèse et de rendu pâte à modeler, vraiment ? Curieux mélange arlequin de tout, et qui, forcément, n’a le goût de rien.
J’ai pourtant essayé de faire les choses bien : j’avais junior à ma gauche en copilote de canapé pour m’aider à apprécier avec un (vrai) regard d’enfant. Quel étrange moment. Lui, à chaque nouveau cameo jeté en pâture à la caméra : « et lui, tu le connais ? et lui, tu le connais ? » Moi : « Oui. Non. Non. Oui, mais il était pas poilu ni grassouillet à l’époque ». Une sorte de Qui est-ce cinématographique curieux et assez bancal, vu que de toute façon, Tic & Tac mettant un point d’honneur à sortir chaque personnage de son rôle, c’est au final plus souvent un jeu des 7 différences qu’autre chose.
Alors, j’en viens à deux pistes d’interprétation. D’abord, je serai curieux de savoir si mon fiston aura envie de le revoir, mais je me rappelle que la découverte de Who Framed Roger Rabbit? avait été pour moi solitaire. Elle n’avait donc pas été entourée par la nostalgie d’un éventuel paternel, et pourtant, le film s’y prêtait déjà, avec ses très nombreux cameos issus de dessin animés déjà (très) old-school. Aurais-je été familier de tous ses innombrables cameos, aurais-je été sorti aussi souvent du film que je ne l’ai été durant celui-ci (ou durant Ready Player One) ? L’air de rien, l’un des plaisirs habituels d’un film référentiel, c’est d’avoir les références que d’autres n’auront pas ; ce qui change doublement l’expérience : avec le recul, je pense que c’est parce que je ne connaissais pas une bonne partie des personnages de Roger Rabbit que j’ai pu rentrer dans l’histoire, alors que là, l’omniprésence de références évidentes pour moi, et la sursollicitation de souvenirs qui va avec, fait complètement écran au récit. (après, ça ne change probablement pas grand chose au fait que Roger Rabbit soit, tout simplement, un meilleur film, avec un genre plus ancré, un récit mieux maîtrisé, des personnages beaucoup plus forts, un univers général plus cohérent et mieux maîtrisé).
La deuxième chose que ça m’évoque, c’est que Tic & Tac sous-développe un thème qui était je pense beaucoup plus porteur, intéressant et rafraichissant que celui de l’héritage, de la nostalgie et du fandom : celui de la contrefaçon. En plus de jeter ensemble des personnages à l’esthétique anachronique les uns entre les autres, Tic & Tac introduit en effet des espèces de faux héros ratés, mal ressemblants. Sur le coup, ça rajoute un degré supplémentaire de foutraquerie visuelle à un film qui n’en manquait déjà pas, c’est le moins que l’on puisse dire, mais ça ouvre vers une piste qui aurait certainement mérité plus de développements. Déjà parce que le contre-pied de la part d’un Disney est total et amusant, ensuite parce qu’est une manière radicalement différente d’aborder la question de l’IP et de leur héritage. Malheureusement, le film n’en fera pas grand chose. Alors qu’en fait, le biopic d’Ugly Sonic, c’est ça que le monde veut.