[Hannibal Lecture] Le topic des bibliovores sanguinaires et des livrophages en série

Ecoutez ne commencez pas à vous plaindre du niveau des jeux de mot, j’étais parti initialement sur « [Page Turner] Le topic du petit-fils de Tina », mais ça faisait doublon avec le nouveau topic bédé.

Or donc : ceci est le fil des ebooks, des papyrus, des marque-pages, des LDVELH, des jeux textuels monochromes non-interactifs avec scrolling latéral alternatif manuel, bref, des livres.

Que j’entame, moitié pour la blague, moitié parce que je viens vraiment de le lire, par…

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Le livre qu’il ne faut surtout, surtout, surtout pas lire!

On est ici au rayon littérature jeunesse, avec un roman qui s’adresse plutôt aux 8-12 ans, et qui repose sur un pitch à la fois concernant (sauf pour nous) et rigolo : le héros, Max, déteste viscéralement la lecture, mais doit faire face au succès colossal de L’aventure de tes rêves, un mystérieux bouquin qu’absolument tout le monde se met à lire autour de lui, en refusant de lui en délivrer la teneur. C’est le pacte, dès la première page de ce roman dans le roman, il est interdit d’en divulguer quoique ce soit. Commence donc une enquête sur le secret de cette œuvre littéraire au pouvoir séducteur envahissant, et dont, en tant que lecteur, on a bien envie d’apprendre de quoi elle parle pour être aussi fascinante. Ca se lit comme une enquête à hauteur de cour de récréation, avec des personnages façon Club des Cinq en plus moderne (genre l’un de ses potes s’appelle Zizou, parce qu’il joue super bien au foot). Les chapitres sont extrêmement courts, et il faut reconnaître à ce bouquin un certain art du suspense. En tout cas, c’est assez agréable à lire même pour un adulte, et mon cobaye a complètement accroché. Seul hic, qui explique que ce soit moi qui vous en parle et pas lui : ce petit saligot m’a piégé en prenant au mot le titre du livre, que j’ai donc dû lui lire moi-même. Il me le paiera. En tout cas ça me paraît être à la fois un très bon bouquin pour réconcilier avec la lecture les enfants rétifs (le mien relit en boucle les Don Rosa, je voulais l’amener un peu vers autre chose), et un chouette roman jeunesse dans l’absolu.

Changement de registre total avec…

Un enfant de sang chrétien, roman historique ultra documenté, terrible et haletant sur l’un des plus iconiques procès antisémites de l’histoire, l’affaire Beilis - qui n’est inconnue qu’en France, éclipsée qu’elle a été par l’autre affaire d’un registre proche, l’affaire Dreyfus, qui la précède d’une quinzaine d’années.

Nous sommes en mars 1911, dans un quartier populaire de Kiev, quand est découvert le corps sans vie du jeune Andreï Ioushchinsky, 13 ans, massacré d’une quarantaine de coups perforants. Un meurtre sordide, sans suspect évident, si ce n’est celui que désigne l’extrême droite russe, le mouvement ultra nationaliste et monarchiste des Cents-noirs : Mendel Beilis, modeste employé dans une fabrique de briques du service, suspect parce que Juif. Et surtout, suspect d’un type très particulier d’assassinat en particulier : le crime rituel, consistant selon une rumeur moyenâgeuse en exsanguinations de Chrétiens pour la confection du matsa, du pain traditionnel de la Passa’h, la Pâques juive. Bref, on nage en plein délire accusatoire, un môme aurait été tué pour que des Juifs se repaissent de son sang. Le livre n’en parle pas, mais tout ce que vous pouvez lire sur l’adénochrome, cette drogue issue du sang d’enfant dont se repaissent les élites démocrates dans la métathéorie QAnon, c’est juste une mise à jour de ce vieux schéma narratif complotiste.

Le livre lui-même est une passionnante reconstitution historique, plongée dans les dernières années d’un régime tsariste à bout de souffle, rongé par l’autoritarisme, l’antisémitisme et la corruption ; et du règne de Nicolas II, tsar mystique et perché, dont les décisions toutes plus absurdes et clientélistes les unes que les autres entretiennent le sentiment diffus que la société russe est au bord du précipice. C’est une photographie d’époque fascinante de la Russie prérévolutionnaire, faite de pogroms décomplexés, de criminels anarchistes idéalisés par l’intelligentsia, d’ultranationalistes qui s’accrochent à l’idée d’une âme slave traditionnaliste comme à un frein-moteur face à une ébullition intellectuelle et sociale qui leur échappe.

De ce point de vue, cette enquête est l’illustration d’un régime policier et judiciaire dysfonctionnel, dans lequel une pure calomnie à caractère antisémite, relevant de la superstition haineuse, parvient à se muer en chef d’accusation officiel, au mépris de pistes d’enquête bien plus solides. Un enfant de sang chrétien excelle à rendre compte des effets de pouvoirs, des petitesses humaines, des dilemmes moraux, cette alchimie à la fois organique et complexe par laquelle se rencontrent la machinerie d’Etat, les valeurs personnelles des individus pris dedans, les arrangements des uns, les résistances d’autres. C’est ce qui m’a semblé le plus fascinant à la lecture : ce procès est, à strictement parler, une conjuration d’Etat, mais elle n’a pu aller jusqu’à son terme que parce qu’elle a été portée par toute une galerie de personnages aux couleurs et aux motivations très disparates.

Enfin, l’ouvrage se lit également comme un sinistre mais excellent polar, car en toile de fond, subsiste perpétuellement la question : qui a tué Andreï Ioushchinsky, et pourquoi ? On y fait notamment la connaissance d’un personnage particulièrement haut en couleur, Vera Tcheveriak, femme fatale manipulatrice et magnétique, aux fréquentations interlopes, accessoirement mère du copain d’Andreï, dernier à l’avoir officiellement vu vivant. Durant les quelques 430 pages que dure le récit, on navigue au fur et à mesure des découvertes des enquêteurs et des avocats d’une piste à une autre, toutes examinées avec un mélange d’intérêt sincère et de prudence nécessaire. Les cent dernières pages sont consacrées au procès lui-même, et c’est Gyakuten Saiban dans la Kiev de 1913 : vivant, haletant, plein de rebondissements.

J’ai tout de même deux réserves face au bouquin, l’une de forme, personnelle, et l’autre de fond, dont il peut difficilement être tenu responsable. La première tient à son caractère historique : j’ai du mal à m’expliquer pourquoi et comment l’ouvrage peut se passer de notes de bas de pages et de bibliographie. Ok, cela rend son usage plus limpide, plus grand public, mais sur un événement historique aussi central, et si mal documenté dans la littérature grand public, il est dommage de ne pas apporter plus de transparence aux sources utilisées - alors qu’elles sont manifestement à la fois de première main, et pour l’immense partie, inédites jusqu’alors.

Ma seconde réserve porte sur le nombre de personnages : il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup. La qualité du livre est son inévitable défaut, en refusant de renoncer à la complexité de cette affaire et au nombre hors normes d’intervenants, il s’oblige à accumuler les noms et les acteurs, quitte à perdre même le lecteur le plus attentif (ce que je suis, mais avec une mémoire de poisson rouge, il est vrai). C’est à un tel point que le livre débute par plusieurs pages de « distribution », comme dans une pièce de théâtre, pour s’y retrouver quand on s’y perd ! Du reste, s’agissant de noms russes, ukrainiens, ils sont moins aisés à mémoriser pour un lecteur francophone. Mais difficile d’en faire reproche à Edmund Levin, il s’agit juste d’une lourdeur inhérente à son projet, et à titre personnel, je préfère qu’il ait fait le choix de la fidélité à la complexité du procès plutôt que d’une simplicité qui aurait été plus digeste mais l’aurait davantage trahi.

Au final, c’est très possiblement ma lecture préférée de 2021 pour l’instant, une plongée érudite, immersive et fascinante dans une affaire judiciaire absurde, qui concentre à la fois 1000 ans de récits persécutoires, la fin d’une empire, le zeitgeist mondial fascinant des années 1910. Et s’il y a bien des gens à qui je pense pouvoir en recommander la lecture sans craindre de me tromper, c’est bien les lecteurs de Boulette : on est en plein cœur du topic de nos intérêts pour l’histoire, la géopolitique et l’anthropologie. Et, spoiler : les humains sont des cons - mais, sans vous en gâcher la fin, pas tous dans cette histoire.

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Comme chaque mois, Wireframe filent le pdf du numéro en cours.

Celui du mois de mai 2021 comporte notamment un gros focus sur Cris Tale, une collection d’anecdotes de l’influence du jeu nippon sur les devs occidentaux, un post-mortem de la série SSX (avec les devs) ainsi que la très bonne chronique mensuelle d’Howard Warshaw, ex-Atari.

Je trouve excellente cette méthode du servez-vous et n’hésitez pas à nous soutenir librement mais je doute qu’ils arrivent à équilibre. Merci à eux pour l’effort, c’est cette forme d’abo/soutien flexible qui me semble être la plus pertinente en tant que lecteur sur tablette.

Bonne lecture.

Nouveau jeu : devinez l’auteur.

« Mon cher petit grand père,
Je viens réclamer de ta gentillesse la somme de 13 francs que je voulais demander à Monsieur Nathan, mais que maman préfère que je te demande. Voici pourquoi. J’avais si besoin de voir une femme pour cesser mes mauvaises habitudes de masturbation que papa m’a donné 10 francs pour aller au bordel. Mais 1° Dans mon émotion j’ai cassé un vase de nuit, 3 francs. 2° Dans cette même émotion je n’ai pas pu baiser. Me voilà donc comme devant attendant à chaque heure davantage 10 francs pour me vider et en plus ces 3 francs de vase. Mais je n’ose pas redemander sitôt de l’argent à papa et j’ai espéré que tu voudrais bien venir à mon secours dans cette circonstance qui tu le sais est non seulement exceptionnelle mais encore unique : il n’arrive pas deux fois dans la vie d’être trop troublé pour pouvoir baiser…
Je t’embrasse mille fois et n’ose te remercier d’avance.
Je passerai demain à onze heures chez toi. Si ma situation t’a ému et que tu te rendes à mes prières j’espère que je te trouverai ou un commissionnaire chargé de la somme. En tous cas merci car ta décision n’aura pour cause que ton amitié pour moi…"

Réponse

Marcel Proust, 16 ans.

Du rôle de la prostitution dans l’éducation sexuelle des bourgeois du XIXe, préférable à la masturbation honnie de l’église puis des médecins (papa étant probablement convaincu dans ce cas précis). Notez l’intervention de maman.

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Ceci est une question de type « dis Boulette », et plus spécifiquement de type « dis @Tristan » : Ulysses de James Joyce, c’est quel niveau d’accessibilité en anglais ? Comme chaque été, je me jure de le lire, et comme chaque été, je lâche la traduction de Jacques Aubert et al au bout de 100 pages pour aller faire mumuse à la piscine, mais cette fois j’ai décidé de m’y mettre sérieusement. Et j’hésite à tenter la VO, mais quelque chose me dit que ce n’est pas aussi accessible qu’un Agatha Christie.

Tout dépend de ton niveau d’anglais bien sûr, mais perso j’ai trouvé ça assez accessible.
Enfin, plutôt, le problème ne venait pas de l’anglais, plutôt de TOUT LE RESTE. Mais l’anglais, j’ai trouvé ça moins relou que, genre, Moby Dick. (Et sinon, c’est très bien Agatha Christie, hein, surtout maintenant que Overboard! est sorti).
Perso, j’ai commencé La recherche du temps perdu en espagnol. Je connais le texte par coeur donc c’est pas le plus gros challenge, mais j’ai été choqué que dans un des moments de gros sass du premier volume (au concert de Mme de Sainte Euverte), ils ont traduit l’insulte « bourgeoise » par « de classe moyenne ».
La classe moyenne ! Au XIXe siècle ! Pfffff. Du coup j’ai sauté en avant pour lire le passage d’Odette en promenade dans le bois, qui me fait toujours rire.

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S’applique parfaitement à Gravity Rainbow, dans le genre pavé stream of consciousness. Tenté deux fois en anglais, arrêté deux fois après la page 200.

Je ne l’ai jamais lu en entier, juste des bouts, le monologue de Molly, les schémas de Joyce. Iggy ou Abuzeur seront sûrement plus au taquet que moi. J’avais trouvé ça violent perso, ça demande un bagage culturel que je n’ai pas. Par contre the Dubliners c’était très beau (et triste) et parfaitement abordable. Jamais tenté Portrait ou le Finnegan de l’enfer.

Si tu veux un truc super pour la plage et qui parle d’Ulysses, je te conseille The War Against Cliché de Martin Amis, qui contient un excellent passage sur Joyce et est globalement hilarant, en plus d’être très bien écrit (on peut reprocher beaucoup de choses à Amis mais sur la forme il assure).

Ayant moi-même foiré mon défi “gros livre des vacances” (Confiteor de Jaume Cabré), je compatis et me gave de palourdes farcies pour oublier.

J’ai failli manquer le dernier projet de Façonnage Editions, qui porte sur la série Zelda — thème pourtant rebattu dans tous les sens — mais avec un angle original et une mise en page audacieuse.

Sortie le 10 novembre / 240 pages / 20€

Belle présentation de l’éditeur, Jérôme Dittmar :

Façonnage Éditions repart en campagne

Le livre s’appelle Zelda : Le Jardin et le Monde, il est écrit par Victor Moisan, illustré par Alex Chauvel et la couverture est signée Michael Dandley.

Ce projet est un vieux rêve qui commence fin 2015 lorsque, avec regrets, nous devons arrêter le magazine Games. Nous sommes alors encore en plein bouillonnement critique autour du jeu vidéo, et si les livres ne manquent déjà pas sur le sujet (Pix’n Love, Third…), l’envie d’aller plus loin, ou mettons autrement, à la manière de qu’on écrit sur le cinéma, me travaille. Mais ce ne sera pas pour tout de suite. Il faudra que Façonnage voit le jour, après l’heureuse parenthèse Carbone (merci Raphaël), pour que cette idée de collection se matérialise enfin. Ce livre tient donc de l’évènement, il est l’aboutissement d’une vision venue de loin, et je suis fier qu’elle soit portée par Victor Moisan, vieux complice qui a vite été pour moi l’un des critiques de jeu vidéo les plus sûrs, en France, pour partager cette ambition.

Pour un premier livre, nous aurions pu aller voir du côté de nos autres marottes et du cinéma, publier un livre sur The Last of Us ou sur l’oeuvre d’Hideo Kojima. Mais nous avons préféré nous confronter à un classique. Attaquer le jeu vidéo par le jeu vidéo, pour montrer tout ce qui peut de là déborder. Ce livre est peut-être le plus bel hommage jamais fait à Zelda, et sans doute l’un des plus stimulants jamais publiés sur le sujet. Loin des ouvrages making of (qui ont leur utilité), il invite à une étonnante relecture non seulement de la saga, mais plus largement du récit d’aventure et des jeux en monde ouvert. En s’appuyant sur la culture japonaise, l’art de ses jardins, sa philosophie, son sens de l’architecture, l’histoire de Nintendo, de Zelda, du jeu vidéo, du cinéma, de la littérature, court-circuités par de multiples références, il arrive à construire une réflexion en forme de promenade, à la fois admirablement construite (très japonaise en un sens), et toujours prête à fuguer. Il en ressort une vision étourdissante du jeu vidéo comme art de l’espace, et de tout ce que cet espace par sa pratique si singulière met en mouvement chez le joueur, et le rapport au monde qui en découle. L’exercice est d’autant plus acrobatique qu’il pourrait laisser penser qu’un joueur occasionnel de Zelda, voire un non joueur tout court, serait peu concerné par une telle lecture. C’est pourtant aussi sa réussite, car jusque dans des passages de haute précision, Victor sait rendre les choses vivantes, parlantes, tissant sans cesse des liens qui trouvent en chacun une place. On ressort de ce livre avec l’impression d’avoir traversé soi-même un paysage, comme si quelque chose s’était imprimé dans nos souvenirs, ce qui ne fera que renforcer ceux des admirateurs d’une saga dont ce livre prouve encore une fois la grandeur. Dans une forme inédite.

Car ce livre est aussi l’histoire d’une rencontre miraculeuse avec Alex Chauvel, auteur de bande-dessinée repéré il y a quelques années, au moment où on travaillait sur le premier numéro de Carbone. Son obsession pour la cartographie m’avait tapé dans l’oeil. Lorsque la question de comment nous allions illustrer Le Jardin et le Monde s’est posée, le nom d’Alex m’est revenu. A cause de son goût pour les cartes, mais aussi pour la dimension ludique et les évocations 2D de ses dessins. Coup de pot, il a été emballé par le projet et nous avons alors vite décidé qu’il deviendrait co-auteur du livre. Car il n’était pas question de simplement passer commande et que lui suive nos directives, nous voulions qu’Alex s’empare de cet univers, qu’il en fasse quelque chose de personnel, différent, qu’il ne cherche jamais à imiter, ni même littéralement illustrer. Il fallait que ce soit son regard, une interprétation complète du texte et non des images préexistantes. Encore une fois le résultat a été au-delà de nos espérances. Ses dessins, illustrations, et même les cartes, sont comme des reminiscences, des évocations à la fois lointaines et proches, famillières et étranges. Nous avons mis un point d’honneur à bien sûr restituer l’esthétique du jardin japonais, au coeur du livre, mais aussi surtout la dimension onirique, énigmatique, ésotérique de Zelda. Il fallait que cet ouvrage évoque quelque chose du livre illustré trouvé dans un grenier, et du carnet de voyage à la poésie naïve et vaguement psychédélique.

Véritable pari éditorial qui en déroutera probablement certains, Le Jardin et le monde est aujourd’hui en prévente, ici : ZELDA : LE JARDIN ET LE MONDE par Façonnage Éditions — KissKissBankBank

Ces campagnes sont à chaque fois une aide précieuse pour notre équilibre économique, et je remercie vivement ceux qui y participent, ou qui en font la publicité. Pour cet évènement, nous avons tenu toutefois à faire les choses un peu différemment, et proposer plusieurs contreparties s’appuyant sur le travail d’Alex Chauvel.

Je remercie enfin ici Sylvain Levrouw, notre directeur artistique, ainsi que Benoit Maurer, toujours partenaire avec ses éditions IMHO.
A suivre.

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On va dire que ça colle ici. Le plus grand drame que l’Humanité associera à cette petite grippe collégiale que fut le COVID-19 est assurément que personne n’a pu aller visiter l’expo Capcom Vs. Tezuka Osamu Characters planquée au musée Tezuka (à quelques encablures de Kyoto) d’octobre 2020 à février 2021. Sachez fort heureusement que les plus grands laboratoires pharmaceutiques se sont retroussés les manches et ont permis il y a quelques semaines l’édition du bouquin consacré à l’expo.

CAPCOM vs. 手塚治虫CHARACTERS

ISBN: 978-4074477128

Ça avait l’air turbo-chouette avec notamment un paquet de documents de travail pour les jeux Capcom (design doc original de Gyakuten Saiban sous son premier titre Surviban, notes de production pour les armes de Monster Hunter, le storyboard du premier Biohazard etc.) et des roughs et storyboards pour les BD et dessins animés du côté Tezuka.

Comme promis dans la promo, certaines IPs sont directement mises en opposition :
Rockman Vs. Tetsuwan Atom
Monster Hunter Vs. Hi no Tori
Biohazard Vs. Vampire
Street Fighter Vs. Ribbon no Kishi
Gyakuten Saiban Vs. Black Jack
Sengoku Basara Vs. Dororo
Devil May Cry Vs. Les 3 Adolfs (ah non pas eux)

Je n’explique pas l’absence du duel évident Ōkami vs Jungle Tantei mais les autres associations sont clairement bien pensées a priori. Mis à part la présence de documents parfois exceptionnels, et les illustrations croisées assez géniales déjà sorties sur les réseaux sociaux pour faire la promo de l’exposition…

… Les parallèles sont malheureusement un peu gratuits. C’était peut-être un peu mieux développé sur place mais on ne peut pas vraiment dire que le bouquin tisse de lien net entre les séries, ou explique comment les séries de Tezuka (évidemment toutes antérieures) ont inspiré même indirectement les jeux de Capcom. On se tape juste un bloc de pages Capcom puis un bloc de pages Tezuka, sans comparaisons directes.

Pour prendre un exemple qui m’a frappé, la partie Street Fighter Vs. Ribbon no Kishi met en opposition Chun-Li et Sapphire ; c’est très malin mais ensuite la partie Capcom ne se concentre absolument pas sur Chun-Li, ni même « l’évolution des personnages féminins de Street Fighter » par exemple. C’est juste Street Fighter, avec Ryu, Blanka etc. et les sempiternelles mêmes illustrations d’Akiman.

Le meilleur truc qui découle de cette collaboration, c’est sans doute une série de 4koma nommée Black Jack vs Gyakuten Saiban, écrite par Takumi et dessinée par Tsunogai, l’artiste officiel du style « Tezuka » qui a d’ailleurs pondu tous les persos Capcom dessinés à la manière de Tezuka pour cette collaboration. Je ne sais pas s’il en existe d’avantage que les quatre planches dispos dans le bouquin (avec les rakugaki originaux de Takushu en prime !) mais j’en achèterais un recueil entier car ils sont tordants. J’aurais voulu plus de trucs dans ce style.

Néanmoins, ça reste un sacré bel ouvrage. Pour le recensement, les artistes Capcom qui ont participé sont Bengus, Shinkiro, Kataiwa Yuri, Kitajima Submission TypeD, Tamio, Kazuya Nuri, Higurashi Ryūji, Mizuno Keisuke et Mita Chisato (en plus d’Okano Shōei et Makino Yasuyuki à la supervision, et Takumi Shū pour le 4koma).

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J’ai pu voir l’expo Capcom Vs. Tezuka à Ikebukuro. Effectivement, pas mal de parallèles ne font pas grand sens et ne sont pas spécialement exploités. Quand aux documents préparatoires, c’étaient souvent des reproductions d’assez basses qualité et l’environnement n’incite pas vraiment à lire des masses de textes manuscrits.
Reste que ça valait carrément le coup, déjà pour les illustrations de persos Tezuka par les artistes Capcom qui saisissent vraiment bien leur essence (bien plus intéressantes que l’inverse, je trouve), mais surtout parce qu’on pouvait admirer un paquet d’originaux de l’écurie Capcom de la grande époque SFII-Vampire (ou même des premiers Rockman).

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L’expo a depuis connu une seconde édition, tenue le mois dernier, baptisée Capcom Vs. Tezuka Osamu characters ’ et présentant de nouvelles illustrations créées pour l’occasion ainsi qu’un certain nombre d’anciennes en rotation.

Outre les documents de design de Surviban (vraisemblablement illustrés par Iwamoto), on pouvait en trouver pour Rockman 8, avoir la confirmation que Tamio est définitivement un(e) artiste à suivre ou encore une nouvelle affiche dessinée par Tsunogai et mimiquant celle de Bengus.

Concernant le parallèle entre les 2 univers, le plus connu reste celui entre Mega Man et Astro Boy : le jeu de Capcom a débuté comme une nouvelle IP mais on a cherché à y coller la licence Tetsuwan Atomu en cours de route, en vain puisque Konami était déjà sur le coup.

Pour clarifier, l’expo au Parco Ikebukuro de @Lagi est la même expo Dash dont parle @Dom et le format n’était évidemment pas identique puisque l’espace du Parco Factory est plus petit que celui de l’expo du musée Tezuka. D’ailleurs le bouquin a été imprimé à l’origine pour être vendu au Parco.

Je me demandais justement (en voyant les scans de bonne qualité dans le bouquin) quel matos a été utilisé pour l’expo originale. J’ai fait assez d’expos au Japon pour ne pas être surpris que la version Parco ait eu des reproductions mais j’ai peur que même l’expo de Takarazuka ait eu droit au même sort, y compris pour les archives de Tezuka (vu que la famille est légendairement chiche avec ce genre de matos). L’utilisation d’originaux pour la triple expo Jump avait été une énorme surprise.

Je sais que Capcom a présenté des originaux durant l’expo Street Fighter qui s’est tenue à Fukuoka l’an dernier, détail qui m’avait également surpris vu que la norme est plutôt aux reproductions au Japon. Les coups de Tipp-Ex sont clairement visibles sur certains artworks.

Certains des originaux de Capcom semblent un poil endommagés, notamment certaines des illustrations de flyer réalisées par Akiman (qu’il garde ou gardait chez lui). Le fait qu’une partie d’entre elles ait été réalisée en dehors des heures de travail (l’illustration principale de SFII a été réalisée chez ses parents pendant les vacances de Noël par exemple) ne doit pas aider Capcom à tout conserver au même endroit.

Vu qu’on parle de reproduction, j’avais lu ce témoignage de Marc Ericksen, illustrateur prolifique des années 80-90 et qui a notamment bossé avec Capcom, sur les techniques utilisées au début des années 90 pour scanner des illustrations.

Citation
The technology of the day required the clients’ scanners to very carefully remove the upper layer of white paper surface, peeling it away from the illustration board base, incredibly NEVER ONCE damaging my art.This was necessary due to the scanners of the day used large drums which spun the art. Then creating a 4 color separation in 4 layer dot pattern** using the white of the base paper and adding transparent inks.

Inutile de préciser que tous les artistes n’ont pas retrouvé leurs originaux intacts après ce processus (voire pas retrouvé du tout).
L’autre technique, potentiellement moins fidèle, consistait à prendre une photo de l’illustration en question, technique qui était utilisée quoi qu’il arrive pour les maquettes et autres couvertures en pâte à modeler.

Cher journal,
Je dois avoir moins de 100h de jeu cumulées sur toute l’année et je me rends compte que mon compteur de lecture de livres imprimés sur du papier sans dessins dedans ne doit pas être beaucoup plus élevé. Je t’offre néanmoins un petit aperçu non exhaustif de mon étagère 2021, avec du jeu vidéo et du cinéma.


Ultimate History of Video Games volume 2
est la suite directe du volume 1, référence que le temps et les (re)découvertes progressives ont pas mal égratigné, à tel point qu’on a tendance à en déconseiller la lecture de nos jours. Le volume 2 a néanmoins pour avantage d’être l’un des premiers ouvrages généralistes à aborder les années 2000 au sens large, de la sortie de la Dreamcast au milieu de vie des PS3, 360, Wii et autres DS et PSP. Il n’évite pas les erreurs grossières et les raccourcis, voire des choix étranges (John Romero interrogé sur la NGage ? Logique) et ne se posera clairement pas en référence, mais il offre un petit rafraichissement bienvenu sur une période à la fois proche et déjà un peu lointaine.


Sid Meier’s Memoir
est un livre au titre explicite, idéal pour se plonger dans le milieu du JV sur ordinateur des années 70 et l’industrialisation progressive du secteur. On y retrouve pêle-mêle un bordel juridique autour de la licence Civilization, les débuts de Tom Clancy dans l’industrie du JV, la censure en Allemagne pour tout ce qui touche à la militarisation, Robin Williams, le mythe de Nuclear Gandhi, Microprose qui ne croyait qu’en ses simulations d’avions, poussant Meier à passer indépendant au début du développement de Civilization, tout en acceptant d’accoler son nom au titre de ses jeux (Pirates!, Railroad Tycoon et Civilization) puis de ceux des autres (Colonization, Civ 2) afin de rassurer les dirigeants et de s’assurer quelques ventes auprès des fans des précédents jeux de Meier (Gunship, F-15 Strike Eagle, etc.).


Not all fairy tales have happy endings
est la biographie de Ken Williams, sortie quelques mois avant qu’il annonce son retour au développement de jeux vidéo (après une pause de près de 40 ans en ce qui le concerne). Quand on lit son livre, on comprend pourquoi Roberta Williams n’a pas cherché à rester dans le milieu après le fiasco du rachat de Sierra. Indépendamment même des conditions dans lesquelles s’est déroulée cette passation de pouvoir pour le moins troublée, la développeuse n’était pas vraiment respectée au sein de la boîte si on en croit son mari. J’imagine que le combo femme + autrice-réalisatrice non salariée + boîte dirigée par son mari qui se chargeait de faire respecter ses décisions (+ industrie du jeu vidéo) a dû en titiller plus d’un.
Le livre est écrit du point de vue de Ken, lequel a rapidement abandonné la partie développement pour se consacrer à la gestion de la boîte sous tous ses aspects. Je n’aurais pas dit non à ce qu’il creuse un peu moins la partie management et davantage d’autres points, notamment l’accord avec Game Arts qui est expédié avec très peu de détails.


Ainsi parlait Iwata San
est un livre qui parle lui aussi de management, réalisé par des proches du monsieur (qui était réticent à l’idée qu’on écrive un livre sur lui) et sorti il y a quelques mois dans un paquet de langues différentes.
Sorti des 2 interviews accordées par Miyamoto et Itoi pour l’occasion, le livre est un recueil de citations tirées de 2 sources : les Iwata asks et le blog d’Itoi, auquel contribuait parfois Iwata. Il ne s’agit pas vraiment d’une bio mais d’une sorte de leçon de gestion d’entreprise. C’est pas forcément inintéressant, mais sorties de leurs contexte et mises bout à bout, ces citations donnent parfois le sentiment de lire un post LinkedIn, écrit certes par une personne qui semblait plus bienveillante que la moyenne.
L’essentiel des citations étant tirées des Iwata Asks (dont certains ne sont disponibles qu’en japonais cela dit), le manque de nouveautés se fait lui aussi sentir pour qui a déjà parcouru le site de Nintendo en VF et en VO (où l’on trouve des interviews restées non traduites à ce jour).


Press Reset :
est le second livre de Jason Schreier s’attarde moins sur le développement de ces gros jeux dont on a tous entendu parlé que sur les développeurs - souvent méconnus - qui sortent rincés de ces développements peu compatibles avec le concept de longue carrière dans l’industrie.
Si le récit de ces parcours reste plaisant à lire, Schreier commet l’impair malheureusement classique d’adopter une vision très américano-centrée : son livre, censé présenter l’industrie dans son ensemble, se concentre sur des boites situées aux US ou détenues par des boites US, pays où le droit du travail n’est pas exactement le plus avantageux pour les salariés (sans parler du problème récurrent de l’assurance santé à chaque perte d’emploi). L’industrie n’est pas nécessairement beaucoup plus rose ailleurs, mais les biais n’y sont pas tout à fait les mêmes (sans quoi la Sonic Team aurait déjà été dissoute 50 fois si Sega avait été une boite US), mais il ne nous donne pas l’occasion de nous faire notre propre avis sur le sujet.


Atari Inc. - Business is fun
est le 1er volume d’une trilogie dont on attend toujours la suite et (dont l’un des auteurs est décédé l’an dernier). Il se poserait en ouvrage ultime sur l’histoire de la société jusqu’à sa scission en 1984 s’il n’y avait pas un gros hic : y a pas les sources.
Certes, on les devine parfois, notamment via la foultitude de scans de documents internes, de photos d’époque et d’interviews (accordées à qui et quand ? on sait pas). Pourtant, le livre tord le cou à bon nombre de mythes
(bien souvent élaborés par un Nolan Bushnell désireux de construire sa légende) et on a envie de le croire sur parole, mais ça fait tâche sur la street cred.
Autre point qui peut gêner : le livre est gros et très, très détaillé. Je comprends la volonté de compiler le maximum d’informations en un seul endroit, mais le bouquin a parfois tendance à faire passer Balzac pour un mec concis.



Un peu de cinéma pour changer :

High Concept
High Concept raconte la vie de Don Simpson, producteur associé à Jerry Bruckheimer jusqu’à son décès prématuré en 1996 et qui a posé certaines des bases du cinéma hollywoodien des années 80-90 en embrassant la culture MTV et en propulsant des réalisateurs tels que Tony Scott et Michael Bay sur le devant de la scène.
Le « high concept » du titre ne doit pas sa paternité à Simpson, mais ce dernier en a fait son crédo - l’idée étant de vendre un film en une phrase, laquelle résume à la fois l’histoire et le concept. Hélas, si le livre parle bien de cinéma, son auteur semble ne jamais rechigner à verser dans la presse de caniveau, recette déjà employée par Peter Biskin dans son ouvrage consacré à ce qu’il a appelé le nouvel Hollywood. On doit se farcir des passages interminables sur la drogue et la prostitution durant lesquels le biographe cherche à caser le maximum de noms, quitte à n’avoir qu’un rapport parfois très lointain avec son sujet d’origine. A sa décharge, Simpson illustre effectivement très bien tous les excès voire les dérives du Hollywood de cette époque. Le livre aurait pu s’appeler sexe, drogue et Hollywood, ça aurait indiqué avec précision au potentiel acheteur la part occupée par chaque thème de l’œuvre.


John Belushi - folle et tragique vie d’un blues brother
Je n’avais pas prévu de rester sur une thématique « personnalité célèbre qui a eu la main lourde sur les substances illicites », mais j’avais la bio de John Belushi sur une autre étagère alors…
Principalement connu comme l’un des 2 Blues Brothers en dehors des US, voire comme l’un des acteurs de l’un des films les moins appréciés de Spielberg, Belushi a un temps été la star du SNL après le départ de Chevy Chase, puis une star tout court durant la brève période qui a suivi son propre départ de l’émission.
On y croise évidemment un certain nombre de ses anciens collègues du SNL (à commencer par les 3 têtes d’affiche masculines de SOS Fantômes), ainsi que d’autres grands noms de l’époque, dont une poignée déjà entre-aperçue dans le livre sur Simpson, mais aussi l’autre duo de producteurs gagnants de l’époque - Eisner-Katzenberg - peu de temps avant leur départ pour Disney (je vous recommande le livre Le royaume désenchanté si vous vous intéressez à leur carrière).
La construction du livre, essentiellement chronologique, peut sembler putassière à l’approche de la date fatidique, avec l’indication de la date jour après jour, mais je dois bien avouer avoir été pris dans l’engrenage, quand bien même il m’arrivait de penser qu’en prenant un peu de recul, j’aurais sûrement trouvé l’exercice un peu vain par moment.
Le livre m’a globalement davantage emballé que celui sur Simpson, quand bien même la drogue y occupe une place quasi égale. L’absence de digressions et le parfum de caniveau s’y font beaucoup moins sentir.


Friedkin Connection
Autre bio, écrite de la plume de son sujet - qui a eu la bonne idée de rester en vie pour en parler lui-même -, celle de William Friedkin, l’une des figures de proue du cinéma des années 70 et de l’ambiance grisâtre à laquelle on les associe bien souvent.
Friedkin a la particularité d’avoir émergé en même temps que la nouvelle vague et d’avoir apporté son propre style tout en étant issu d’une autre formation que les Coppola (avec qui il fut un temps associé), Scorsese, De Palma, Lucas et autre Spielberg. Plus âgé que les susnommés - il est né en 1935 -, le réal de L’exorciste avait déjà une longue carrière dans la TV puis dans le documentaire et le cinéma avant de se faire connaître du grand public avec French Connection et sa scène de course poursuite tournée à l’arrache au mépris de la loi et des règles élémentaires de sécurité (2 constantes chez ce monsieur qui faisait régulièrement appel à la mafia sur ses tournages). Le fait que l’essentiel de ses œuvres connues aient été réalisées en l’espace d’une quinzaine d’années tient au fait que, contrairement à ses confrères, le succès lui a très vite échappé après L’exorciste. Des films comme Le Convoi de la peur, Police fédérale Los Angeles où, dans une moindre mesure, La Chasse n’ont pas marché et n’ont acquis leur statut de films cultes qu’avec le temps.
Friedkin s’attarde longuement sur la production de certains films, en particulier celle de L’exorciste, mais l’histoire qu’il raconte est tellement gratinée (scénario inspiré de faits « réels », visite de courtoisie à une secte d’adorateurs du Sheitan en Irak sur invitation de cette dernière, etc.), qu’on lui pardonne largement.
Sa carrière est loin de se limiter au cinéma puisqu’il a aussi œuvré à l’opéra, en partie faute de pouvoir monter des films.
Naturellement, comme avec toute autobiographie, on se demande quelle part occupe la fiction dans ce qui est raconté, mais je n’ai pas boudé mon plaisir une seule seconde.


En un clin d’œil
Autre livre de cinéaste, sur un sujet de niche mais pas moins accessible pour autant, En un clin d’œil de Walter Murch, oeuvre sur le montage écrite par l’un de ses plus célèbres représentants, lequel a oeuvré avec des artistes tels que Coppola et Lucas (encore eux) et qui a assisté aux évolutions technologiques du métier, de la Moviola à l’ordinateur en passant par les stations de travail européennes des années 60.
C’est assez court, ça se lit très bien et et le simple énoncé du sujet doit vous suffire à déterminer si vous avez envie de le lire ou pas.

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